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Récit : Conte de Fès

« Les préjugés sont les pilotis de la civilisation. »
(André Gide, Les Faux-Monnayeurs, 1925)

Évoquer le Maroc revient pour moi à parler d’un ami que l’on aurait perdu de vue. Un personnage avec lequel on a connu des moments fantastiques, drôles et surprenants. Sans oublier les périodes d’orages et de froid, de celles qui soudent une relation pour la vie. Mais c’est une autre histoire.

Ce royaume est entré par hasard au sein du mien, tandis que ce dernier était en proie aux nuages gris, aux chemins brumeux de l’existence.

De la grisaille à la lumière des contrées ocres

Ainsi, il arrive que la vie s’assombrisse. C’est un phénomène connu, inévitable, sur lequel les Hommes ont beaucoup écrit.

Il en est pour s’isoler, s’abandonner dans une marotte, sombrer dans les vertiges mortifères de l’alcool.
Je fais parti de ceux qui ont besoin de prendre l’air. Partir pour des contrées lointaines et dépaysantes, où il est possible de prendre le recul nécessaire. Apprendre toujours un peu plus sur l’Autre et sur soi-même.

Dès lors, si je commence ce récit par une note grisaille, qui pourrait paraître déplacée, c’est parce que ce que j’ai à conter a bel et bien débuté ainsi. Je n’aurais pas pu, par souci d’authenticité, évacuer cet aspect grave. D’autant qu’il n’existe pas d’autre contexte qui en permette la juste compréhension.

L’auguste entre en scène

Je travaillais alors pour la métropole amiénoise où j’avais pour collègue, un homme cocasse, aussi charmeur que désordonné. Il était une des rares personnes à qui j’avais cru bon aller jusqu’à la confidence.

En retour, il ne cessait de me parler de son récent voyage au Maroc. Lui-même avait la double nationalité franco-marocaine et un prénom berbère très ancien et peu usité. Sa famille demeurait essentiellement à El Hoceïma, une ville située dans le Rif, une région marocaine septentrionale.

Il était allé à Fès pour affaires, avec un associé là-bas. La fortune assurée, clamait-il, à propos de la vente massive de crayons feutres ! Il ne se doutait pas alors qu’il allait au contraire lourdement s’endetter.

Je ne sais s’il a fait preuve de compassion ; toujours est-il qu’il me suggéra de l’accompagner lors de son prochain voyage.

L’idée me séduisait. Il y avait là un côté aventureux, suffisamment absurde pour m’occuper l’esprit. J’imaginais un périple sur les routes marocaines, à vendre sa camelote. Presqu’aussitôt, je posais auprès de mon employeur deux semaines de congés à la période que mon collègue m’avait indiquée.

Mais alors que nous n’étions plus qu’à quelques jours du départ, un ennui empêcha mon collaborateur de partir à la date prévue.

J’en fus préoccupé, pensant que tout allait tomber à l’eau, qu’il me faudrait sans doute négocier avec mon employeur pour reporter ce qui était pour moi des vacances nécessaires. En fait, ce collègue n’aurait qu’une semaine de retard et il me dit que des personnes pourraient m’accueillir là-bas, à Fès, afin de me faire découvrir la ville. Par “des personnes”, il pensait à une amie à lui, une fille qui étudiait l’espagnol à l’université.

La jolie berbère

Afin que je sois capable d’identifier celle qui serait mon guide local, il me montra une photographie. La seule qu’il détenait.

Celle-ci montrait une jeune femme, frêle et ravissante, appuyée contre un mur d’un blanc immaculé. Son visage sculptural affichait un sourire rayonnant, un brin gêné par l’objectif. Elle était coiffée d’un bandeau, qui n’empêchait pas sa chevelure d’un noir de jais de serpenter jusqu’aux épaules.

J’y voyais une ingénue, entrée dans sa vingtième année d’après ce que je savais. Je n’étais guère plus âgé. Cependant, j’estimais qu’un gouffre temporel nous séparait. J’avais accédé à la sphère adulte tandis que cette fille semblait avoir été épargnée par les vicissitudes de l’existence.

J’appris comment ces deux êtres s’étaient connus. Mon collègue, séducteur aguerri, avait rencontré une étudiante, qui n’était autre que la compagne de chambre de celle que je devais rencontrer.

Sans doute, en d’autres circonstances, j’aurais pensé qu’il essayait de jouer les entremetteurs, peut-être au nom d’une vague amitié, d’une empathie dissimulée ou d’un arrangement ambigu, aboutissant à un mariage, lequel m’aurait fait en plus embrasser sa religion dont il ne tarissait pas d’éloges.

Je passais outre cette légère méfiance, car j’avais à cœur de me contenter des faits plutôt que de me laisser aller aux supputations douteuses, voire nauséabondes.

L’envol

Je me souviens très précisément des faits qui remontent à plus de dix ans désormais.

L’avion se met à s’élever au-dessus de l’animation effrénée des Hommes. Les voitures fourmillent sur les lignes d’asphalte, tandis que nous prenons encore plus de hauteur.

Les formes cotonneuses et complexes d’un océan nuageux m’invitent à la rêverie, à m’égarer dans mes pensées.

Nous approchons de l’aéroport après plus de deux heures de vol. Les habitations marocaines, à la blancheur crayeuse, ressemblent à des grains de riz.

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Je passe la douane sans difficulté, jusqu’à arriver devant une plaine désertique, herbeuse, au tonalité ocre. Le paysage est violemment frappé par la lumière brûlante.

Quelques taxis attendent le chaland, mais je refuse poliment leur proposition. Comme convenu, j’attends cette fille, qui, comme savent si bien s’y prendre les filles en général, se fait attendre. Un lézard trompe mon ennui en grimpant sur un muret blanc. Pourquoi ne vient-elle pas ?

Une Mercedes ancienne apparaît au loin et finit par s’arrêter à ma hauteur.
La fille est là, avec un voile bleu scintillant cachant sa chevelure, une veste en jeans et une longue robe noire. Son sourire chaleureux semble irréel, pénétrant, plus percutant encore que je l’avais remarqué.

La tête me tourne. Il faut faire attention aux morsures du soleil.

Histoire de Fès

Ville de Fès, paysage

J’arrive devant la porte de l’hôtel. Je donne une somme en euros au chauffeur de taxi, sans doute supérieure à celle que j’aurais payée si j’avais pris la peine de faire le change. Tant mieux pour lui après tout.

Je ne sais rien de cet hôtel, qui se présente comme un établissement haut de gamme. Cela me convient parfaitement. Je dépose ma valise dans une chambre plutôt commune, à la propreté irréprochable.




Je prends le temps de faire connaissance avec cette belle musulmane, avec qui je marche côte à côte, à la recherche d’un café. Les trottoirs en mauvais états retiennent mon attention. Le tintamarre des automobiles et les murmures de la foule dense résonnent dans cette artère de la ville.

Dans un troquet, nous discutons sans savoir quoi nous dire. Elle semble intimidée.

L’endroit est rempli de jeunes gens, sans doute des étudiants. L’ambiance est agréable et se prête volontiers à faire plus amples connaissances, à l’instar de n’importe quel autre bar en France, la bière en moins.

J’apprends que la fille habite la campagne, aux environs de Khémisset, ville située entre Meknès et Rabat, la capitale. Son père est agriculteur. Elle est l’aînée d’une famille nombreuse. Elle souhaite devenir journaliste.

Nuit agitée

Mon guide me quitte peu après cette première entrevue, pour aller rejoindre son campus, tandis que le soleil se couche.

Après avoir dîner, je regagne ma chambre. Je prends possession des lieux et remarque qu’une blatte se promène dans la salle de bain. Sa présence m’étonne, compte tenu de ce à quoi j’attendais des lieux.

La première impression n’est pas forcément la bonne.

Pour autant, je reste persuadé que les responsables du bâtiment avaient tout fait pour garantir un hébergement de qualité. Le cancrelat paraît apprécier cet endroit. Au fond, sa présence m’indiffère. Je préfère ce cafard à celui que j’ai laissé dans mon pays.

Le tonnerre annonce une longue série de grondements sourds. Cette colère nocturne se fera récurrente durant la semaine.

Finalement gagné par le sommeil, le chant du Muezzin me réveille en pleine nuit (al-^icha), puis à l’aube (as-soubh). J’apprendrai qu’il y a également trois autres appels à la prière : adh-dhour (mi-journée), al-^asr (après-midi) et al-maghrib (le soir).

Poteries de Fes, Maroc.

Couleurs locales

Je retrouve le lendemain la jeune musulmane. Elle ne sait pas quoi me faire visiter. Nous prenons un taxi, très différent de celui de la veille. C’est un petit taxi coloré, dont la couleur est propre aux taxis de la ville. J’apprends que chaque commune du Maroc a une couleur de taxi, et que celui que j’ai pris à l’aéroport est appelé “grand taxi”, c’est-à-dire interurbain.

Le fait que je mette ma ceinture de sécurité amuse mon guide et le chauffeur de taxi. Ce dernier est un personnage badin, qui, avec un français approximatif, me déclare :
– « J’adore les français ! Sans eux, pas de routes, pas de modernité ! »

Cette phrase me surprend, m’amuse, tant elle aurait fait bondir en France. Je réponds par un léger sourire.

Nous explorons la vieille ville. Je suis tout aussi émerveillé qu’un protagoniste de “ Marry Poppins ”, une fois entré dans un tableau.
Je découvre une tannerie pittoresque, parcours un souk qui l’est tout autant. Je chemine dans ses passages étroits, ne sachant où donner de la tête tant il y a à voir. Les étales bigarrés des vendeurs d’épices me ravissent. Un marchand de textile essaie de m’attirer dans sa minuscule boutique :
– « Français ? Jacques Chirac ! »

Décidément, ces marocains me plaisent beaucoup.

Tanneurs, Tannerie Fes, Maroc

Observations

La semaine passe. Je l’occupe comme je peux, affinant mes découvertes. Je teste un cyber-café à la connexion inexistante.
Mon accompagnatrice se fait discrète. Je ne l’ai pas revu depuis plusieurs jours, sans doute était-elle très prise par ses cours.

Je m’habitue à un bistrot pittoresque, bien moins “tendance” que le premier, bistrot où j’observe les passants depuis la terrasse.
On n’y sert uniquement du café, toujours avec un verre d’eau pour atténuer l’amertume, des jus de fruits accompagnés d’une sucrière, des sodas et bien entendu, du thé à la menthe, au goût particulièrement sucré, et dont la chaleur est plus rafraîchissante que l’eau glacée. C’est donc comme cela que ça se passe ici : l’amertume est bannie, la douceur mis à l’honneur jusqu’à la déraison.
Je remarque que beaucoup de filles ne portent ni le voile, ni les atours maghrébins. Bien loin des clichés moyenâgeux dont j’étais pollué.

Je constate aussi que des filles se tiennent la main, et que les garçons font de même. Cela m’étonne, car ce n’était pas l’idée que je me faisais d’un pays musulman. Mais mon constat est faux : se tenir la main au Maroc est signe d’amitié, et non un symbole amoureux. Au contraire, j’ai rarement vu un couple se tenir la main là-bas. Il s’agit de rester discret sur les choses de l’amour en public.

Maroc & Réunion

Arrivé à la moitié de mon séjour, je revois enfin l’étudiante dans mon troquet désormais habituel, troquet où nous nous sommes donnés rendez-vous. Elle me présente son amie, celle-là même qui partage sa chambre du campus universitaire et qui est très amoureuse de mon collègue.

C’est une jeune femme sophistiquée, séduisante, qui ne porte pas le voile. Si je reste imperméable à ses charmes, j’ai pour elle une sympathie immédiate. Je la trouve drôle, fantaisiste, pétillante.

Tous les trois attendons la venue de mon camarade parti d’Al Hoceïma tôt dans la matinée, et  qui finira par nous rejoindre tardivement, à l’aide d’une Renault 18 destinée à être revendue sur place.

Il retrouva son amie avec une effusion relativement discrète, sur un air de Raï joué à fond sur l’autoradio, tandis que nous montions tous dans sa voiture, en direction des paysages montagneux du Moyen-Atlas, et ce dans la plus totale improvisation.

Un titan grec sur les terres musulmanes

Le Moyen-Atlas est une vaste contrée, dont la splendeur sauvage vous émerveille dès le premier regard. Le temps lui-même ne semble pas avoir d’emprise.

On y aperçoit parfois, au milieu de nulle part, des bergers avec leurs troupeaux de moutons ou de chèvres.

Nous sommes au coeur du territoire marocain, hors des villes, et toujours aucun désert sableux à l’horizon, aucun dromadaire, ni de dresseurs de serpents. Honteusement, je me rends compte à quel point ce que j’imaginais du Maroc était naïf.

Le seigneur des chevaux

Nous nous retrouvons un peu par hasard à flâner dans un parc aux allures d’oliveraie. Je suis bien incapable de situer où je me trouve. En fait, il s’agit d’une infime partie du parc Tazekka, situé dans la province de Taza.

Notre conversation jongle entre l’arabe dialectal et le français. L’amie de mon collègue ne parle pas, ou très peu, la langue de Molière. Nous sommes donc deux à ne comprendre qu’une partie de la discussion.

Un cavalier apparaît soudainement et entame, après une salutation d’usage, un dialogue avec mon collègue. J’apprends alors que nous sommes invités chez cet homme.

C’est ma première expérience “chez l’habitant”. Expérience authentique qui me ravit et dont je suis, depuis, toujours à la recherche.

Le “cavalier” et sa femme, parents d’une famille nombreuse, sont extrêmement chaleureux. Le tajine qu’ils nous offrent est d’une saveur et d’un raffinement dont je garde un souvenir exquis. Nous avons tous mangé dans le même grand plat. Seule la main droite est utilisée pour se servir. Mais le fait que je sois gaucher ne pose apparemment pas de problème.

Le verre de lait non pasteurisé est l’unique aliment qui m’incommode, tant il n’est pas dans mes habitudes de citadin de le consommer ainsi.

Après ce copieux repas, ils nous abandonnent dans le salon où nous venons de manger. Nous voilà donc tous les quatre, dans la promiscuité de cette pièce devenue chambre, où les canapés font désormais office de lits particulièrement confortables.

Henne noir, marocaine à FèsNos accompagnatrices ont reçu une chemise de nuit dont elles se vêtissent dans une autre pièce. Mon guide réapparaît, pour la première fois sans son voile, un sourire innocent aux lèvres. Elle semble ne pas prendre conscience de l’aura qu’elle dégage. Elle réajuste la couverture dans laquelle je me suis déjà enveloppé.

Logiquement, l’usage voudrait que les filles restent ensemble. Mais son amie préfère alors rester sagement blottie auprès de son amant, c’est-à-dire sur la même banquette, bien qu’il soit peu commode d’être allongés côte à côte. J’imagine que nos hôtes les croyaient mariés. Mon collègue, qui a conduit tout la journée, tombe rapidement de sommeil.
Mon guide n’a pas d’autre choix, meskina la pauvre, que de dormir avec moi, tête opposée à la mienne. J’ignore si cela l’a embarrassé, car elle s’est endormie aussitôt.

Le lendemain matin, mon collègue et son amie ont disparu.

Assis sur une lourde branche suffisamment inclinée pour me servir de banc, je me retrouve devant la maison contemplant un paysage apaisant, traversé par une rivière. Mon guide féminin me rejoint, s’assoit à côté de moi et regarde dans la même direction. Je débute un sujet de conversation, que j’ai longuement cherché, quand la maîtresse des lieux nous apporte une peau de bête qui habille la branche pour la rendre plus confortable. Un geste appréciable.

Peu après, un enfant arrive sur un cheval, suivi par mon collègue, son amie et le “cavalier”. Une séance d’équitation a été organisée.

La cascade

Nous voilà au bord d’une cascade époustouflante, qui fait partie de celles de Ras-El-Ma.

Mon collègue monte sur un cheval, comme s’il avait fait cela toute sa vie. Mon guide fait de même. Je suis invité à monter sur un autre équidé. C’est un bel animal, qui semble à peine moins sauvage que les lieux.

Problème : je n’ai jamais fait d’équitation. La seule tentative fut de trente secondes, en Auvergne, alors que je n’étais âgé que de dix ans, pour les besoins d’une photo de vacances.

Je monte sur le dos de la bête, pas très rassuré. Le sol est rocheux. La moindre chute peut m’amener à me fracasser la tête contre une pierre. Heureusement, je n’ai aucune protection et mon professeur est un gamin de huit ans, qui ne parle pas un mot de français. Il n’y a d’ailleurs aucun équipement équestre.

L’expérience me plaît malgré tout, et j’arrive même jusqu’à une plaine, ou je rattrape – enfin – mon guide de la première heure. Elle est parfaitement à l’aise sur sa monture, ravissante en toute situation, tandis que mon collègue est au sol et affiche une mine souffreteuse.

Il venait en effet de faire une chute, heureusement sur l’herbe et sur le… derrière (choc amoindri mais néanmoins douloureux). Le pauvre – meskine – va aller se reposer sur le canapé de nos hôtes, le temps de récupérer.

Pour remercier nos charmants hôtes, nous leur avons offert un repas le soir même dans un restaurant, ainsi que quelques autres petits cadeaux.

Sous le voile

Nous sommes repartis le matin suivant, alors que mon collègue râlait pour rester. Son amie l’avait convaincu de l’emmener, elle et mon guide, passer leurs examens. C’est qu’on en aurait presque oublié que ces deux demoiselles n’étaient pas du tout en vacances.

Dans la voiture, j’entends parler arabe. Puis, les regards se tournent vers moi.  “ Oui, il est gentil ”, dit mon guide au chauffeur, juste avant qu’elle ne me donne une tape sur la tête en riant. J’imagine que désormais, je peux la considérer comme une véritable amie.

Halte-là !

Sur la route, nous arrivons devant un contrôle. Encore aujourd’hui, je m’étonne qu’on en ait pas vu avant. Ou alors, je ne l’ai pas remarqué tant ces gendarmes s’étaient fait discrets jusqu’à présent.

Un des agents chargés de l’opération n’est pas du tout content : que font deux garçons et deux filles dans la même voiture, sans être de la même famille ou sans être mariés ?

Mon collègue est amené à part. Je n’entends rien de leur conversation, que je n’aurais de toute façon pas comprise. Mais ça semble mal se passer. Je vois mon collègue s’agiter, au bord des larmes même. Il revient vers moi, en me disant qu’il n’a pas assez d’argent pour les payer, qu’il risque la prison car son comportement est jugé très grave au Maroc. Je lui donne ce qui lui manque. Les agents regardent ailleurs. Nous repartons.
– « Je ne savais pas que c’était interdit de se promener avec des filles. » lui dis-je.
– « Et dans le fond, me répond-il, c’est pas plus mal cette loi. C’est plus conforme à ma religion. »

Fès by night

Les filles disparaissent le temps des examens. Mon collègue et moi sommes maintenant accompagnés de son partenaire qui habite Fès.

Ce dernier est un gendarme à la retraite, qui n’hésite pas à afficher son athéisme. Je découvre qu’il sort de convalescence. Il a été victime d’un grave accident de la route, qui a tué tous ses amis à bord du véhicule. Un miraculé.

Il correspond quotidiennement avec une québécoise, dans l’espoir de l’épouser.

Pour nous montrer qu’il a ses entrées, et qu’avec lui, il n’y aura aucun problème de contrôles, il nous emmène faire la tournée des bars.

Au fond de certains cafés, ou dans les boîtes de certains hôtels, on peut trouver de l’alcool. Beaucoup d’alcool même.

Je suis assis autour d’une table, près d’une piscine, sous la nuit étoilée. Derrière le bar se trouve un grand four à pizza. Me voici dans la peau d’un vrai touriste.

Des filles se joignent à notre table, sans qu’elles aient été invitées. Je comprends le manège et n’y fais pas attention, trop égayé par la bière. La soirée continue, et nous écoutons, dans un autre endroit, un musicien qui joue merveilleusement bien du luth (mot qui provient de l’arabe d’ailleurs). Un anglais enregistre la mélodie avec un appareil de fortune. J’apprends qu’il y a un festival des musiques du monde à Fès.

Nous rentrons à l’hôtel en chancelant, la tête en vrac, tandis que le gendarme nous quitte. Le gardien de nuit semble mécontent.

Le retour

Je discute une dernière fois avec mon amie. Je lui promets de la contacter. En retour, elle souhaite me faire découvrir “sa région” la prochaine fois que je reviendrai – car je lui ai dit que je reviendrai.

Mon collègue amiénois, qui déteste l’avion, repartira en bus, la voiture étant vendue.

Je me retrouve comme j’étais venu : seul à l’aéroport de Fès, où je ressens la présence fantomatique de cette belle marocaine au sourire troublant. Ce souvenir quittera le Maroc dans mes bagages.

Dans le hall de la salle d’attente des passagers, une fillette court avec espièglerie sous le regard attentif et amusé de ses parents. La scène est attendrissante. Comment pourrait-il en être autrement ?

C’est pourtant la mélancolie qui s’installe en moi, nourrie par un sentiment confus, et l’idée de perdre ce à quoi je tiens, se greffant à ce que j’ai perdu à jamais.

Je sais pourtant que je reviendrai dans ce pays. C’est entendu. Pourtant, je quitte avec regret le Maroc, où vit cette berbère dont le nom signifie tendresse.

À propos de Jérôme Bouquet
Ce développeur Web féru de littérature et de cinéma n'a de cesse de contenter son insatiable curiosité pour l’ailleurs, les civilisations hétéroclites et les splendeurs aventureuses de ce monde. Il est le co-fondateur de ce blog voyage.

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