vue sur le lac titicaca avec en arrière plan un village flottant construit à base de roseaux et sur lequel vivent les tribus uros

Uros, les îles de roseaux du lac Titicaca

Étape incontournable lors d’un séjour au Pérou ou en Bolivie, le lac Titicaca a l’avantage d’avoir un nom que tous les enfants retiennent, curieusement, sans efforts.

À se demander pourquoi 😉

Pour y avoir navigué plus d’une fois, le silence majestueux qui domine la surface de cette eau froide au bleu sombre quasi-irréel enlève toute envie à l’enfant qui sommeille en moi de rire bêtement de son nom.

Outre sa beauté, évidente, sa taille est impressionnante et ressemble davantage à une mer intérieure qu’à un simple lac d’altitude. Ses rives ont de tout temps attiré les hommes pour ses eaux poissonneuses et bien des légendes sortent tout droit de ses profondeurs.

Parmi ces peuplades qui ont habité la zone, la tribu Uros a longtemps perduré loin des conflits de territoires et des attaques ennemies en s’implantant, non pas sur la rive du lac, mais sur ses eaux !

Ingénieux, ils utilisèrent les « forêts » de roseaux qui pullulent sur le lac pour se créer de véritables îles flottantes à la surface et de petites maisons par-dessus. C’est ainsi que traversant les siècles et jusqu’à la disparition officielle des derniers représentants de la tribu dans les années 1950, les Uros ont laissé une trace indélébile dans l’histoire du pays, ainsi que dans notre imaginaire collectif.

Cependant, malgré cette disparition, et en témoignage d’un passé somme toute très récent, les îles flottantes du peuple Uros sont toujours amarrées à la surface du lac Titicaca, dans le but certes de profiter de la manne touristique qu’elles attirent en nombre chaque année, mais aussi, dans une démarche sincère de perpétuer la mémoire d’un peuple et ses traditions.

Titicaca, le lac navigable le plus haut de la planète

Comme s’amuse à dire malicieusement la jolie péruvienne que j’ai eu la chance d’épouser, « Titi pour le Pérou, caca pour la Bolivie ! », ce qui dénote, au delà d’un éternel mépris que se portent mutuellement ces pays limitrophes, un réel attachement des péruviens à ce lac et une fierté que ce peuple très patriote érige en trésor national.

Il est vrai qu’une fois sur ses rives, baignées de cette lumière blanche étincelante du petit matin (altitude oblige), il est difficile de ne pas tomber sous le charme immédiat de cette immense étendue d’eau douce d’où émane une forme de magie presque palpable (à moins que le manque d’oxygène à cette altitude n’explique ce sentiment^^).

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Plus grand lac d’Amérique du sud (en volume), le lac Titicaca s’étend en sa surface sur 8562 km2, et son bassin ne mesure pas moins de 58 000 km2, dont presque les 3/4 se trouvent en territoire péruvien.

Long de 190 km et large de 80 km, on prend pleinement conscience de ses dimensions hors norme en grimpant sur les hauteurs, et la sensation d’avoir une mer à nos pieds prédomine; tant ce territoire aquatique semble avancer bien au delà des limites de notre propre regard, par delà les crêtes et les sommets lointains.

Détail qui m’a vraiment surpris lors de mon premier séjour, le lac est si grand qu’il possède même une unité de marine de guerre dont la base se situe dans la ville de Puno avec les mêmes moyens que ceux déployés sur la côte Pacifique du pays.

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Les gars de la Marine, reconnaissables entre tous dans les rues colorées de Puno

 

Lors de ma première venue au lac Titicaca, respirant difficilement au moindre effort à 3812 mètres d’altitude, et sous un ciel d’une pureté difficilement descriptible, j’ai vraiment eu l’étrange impression d’avoir la mer Égée sous les yeux, tant le bleu des flots tranche avec la verdure des collines aux abords de ses eaux.

Sa profondeur moyenne dépasse les 100 mètres pour atteindre plus de 300 mètres par endroit et, selon la légende, de ses tréfonds serait nait Tunupa, dieu créateur du peuple Aymaras, lequel s’établit sur les côtes du lac voici plus de 5000 ans.

Quelques temps plus tard, les Incas conquirent la région et, séduits par la beauté du site, revendiquèrent à leur tour le lac comme origine de la naissance du premier Inca,  Manco Capac. D’après cette histoire, le dieu créateur Viracocha l’aurait placé, lui et son épouse Mama Occlo, sur l’île du Soleil, l’une des quarante îles que compte le lac.

On aurait tort de considérer ces légendes comme superstitions poussiéreuses tant les mythes et les rites Incas sont encore pratiqués dans ces zones montagneuses par un peuple qui fait tout pour conserver le mode de vie de la période pré-hispanique.

Une amie péruvienne m’a d’ailleurs confié une autre légende, assez répandue, qui laisserait à penser que le grand trésor Inca se trouverait toujours dans les profondeurs du lac.

En effet, les conquistadors espagnols qui découvrirent ce territoire qu’on nomme aujourd’hui Pérou, furent saisis d’une véritable fièvre de l’or tant le métal jaune était courant et employé à de multiples occasions par les tribus Incas. Or, lorsque les troupes espagnoles décimèrent littéralement celles-ci en s’appropriant leurs richesses ;  leur commandant, le tristement célèbre Fransisco Pizarro (dont la dépouille est exposée dans la cathédrale de Lima), captura l’empereur Inca, Atahualpa et exigea une rançon colossale pour lui laisser la vie sauve. Cette rançon devait représenter, toujours selon la légende, l’équivalent de la pièce où l’empereur était retenu prisonnier, soit 35 m2, sur une hauteur de plus de 2 mètres. Imaginez un peu la quantité d’or qu’il fallait réunir pour arriver à combler ce volume.

Mais, alors que l’or fut collecté aux quatre coins de l’empire en transitant par bateau sur le lac Titicaca, et le règlement de la rançon presque achevée, Pizarro ne tint pas sa promesse et exécuta tout de même Atahualpa.

Les Incas, révoltés par cette trahison et désespérés d’avoir perdu leur empereur, se vengèrent en jetant les dernières livraisons d’or et de richesses au fond du lac.

Ainsi perdure toujours aujourd’hui la légende du grand trésor Inca.

Vue des hauteurs de l'île du Soleil, lieu de naissance présumé du premier Inca, Manco Capac
Vue des hauteurs de l’île du Soleil, lieu de naissance présumé du premier Inca, Manco Capac

 

Les Uros, le peuple disparu qui se porte bien

Si vous êtes de ma génération, qu’on appelle parfois la « génération Dorothée », vous avez voué un culte au dessin animé « Les Mystérieuses Cités d’Or », dont on nous ressert aujourd’hui, 30 ans plus tard, une saison 2 bien indigeste en comparaison de celle qui avait enchanté nos souvenirs d’enfants.

Il vous arrive encore certainement, lors de soirées partagées entre amis de revenir avec plaisir sur ce programme, entonnant en cœur le générique que chacun connaît sur le bout des doigts et se racontant encore et encore les épisodes, les yeux brillants de nostalgie. Notre madeleine de Proust à nous en somme.

Cette série propulsait son héros, Esteban, dans l’Amérique du Sud du 16eme siècle et, lors d’un épisode qui m’avait personnellement marqué, le jeune garçon et ses amis étaient recueillis par une tribu qui vivait sur des îles de roseaux flottants à la surface du lac, échappant ainsi à la colère de leurs assaillants.

À la fin de chaque épisode, les documentaires narrés par le regretté Jean Topart nous en apprenaient plus sur l’histoire de cette région du monde, ses cultures et ses coutumes. J’étais bien loin d’imaginer, à 7 ans, assis sur le tapis du salon devant l’émission Récré A2 que près de 30 ans plus tard je me passionnerai pour ce continent et pour ce pays, le Pérou.

Ps: il semblerait qu’une adaptation en film (« live ») serait en préparation et sortirait sur les écrans courant 2016.

Anecdote mise à part, intéressons nous maintenant aux origines de cette étrange peuplade.

Au 13eme siècle, à l’époque de la colonisation du territoire par la tribu Inca, dont  rien ne freinait l’expansion, la tribu Uros fréquentait les environs de l’actuelle Tiwanaku, en Bolivie. Harcelés par les Incas, ils eurent l’idée d’utiliser la « totora« , cette espèce de roseau commune à la région du lac Titicaca, pour se fabriquer des radeaux et migrer sur les eaux du lac, espérant ainsi échapper aux violences perpétrées par ces nouveaux arrivants belliqueux.

Plus tard, ils pensèrent à assembler les pirogues de roseaux entre elles jusqu’à en faire de véritables îles, sur lesquelles il est possible de marcher, d’y installer de véritables petites huttes, bref, d’y vivre.




Vivant de la pêche principalement, les indiens Uros utilisaient la totora également comme nourriture, puisque la partie blanchâtre de la plante se consomme et serait très riche en calcium.

Personnellement j’y ai goûté et ce n’est guère fameux ^^’

perou-puno-titicaca-pirogue-totora-urosLa totora donne son nom également aux embarcations de roseaux tressés qui sont caractéristiques du lac Titicaca, parfois simples de confection, et parfois superbes de complexités. Notez que leur fabrication demande un mois d’effort pour une durée de vie de seulement…. 3 mois.

D’ailleurs les îles elles aussi se dégradent très rapidement. Un travail régulier est nécessaire pour entretenir ces fragiles îlots donc la base immergée se délite rapidement. Il faut alors collecter de nouveaux roseaux, fraichement coupés, et les étaler méticuleusement sur le dessus de l’île.

 

Mettre le pied sur l’une des îles procure une sensation vraiment très curieuse, car bien qu’assez épaisse (environ 80 cm à 1 m ), on a vraiment l’impression de s’y enfoncer jusqu’à passer au travers. Pourtant il n’en est rien, seuls les bords sont plus dangereux quand on s’y aventure. Notre guide du jour, résidant sur place, nous expliquait justement qu’il avait perdu sa petite fille d’une dizaine d’années quelques mois auparavant, laquelle s’était malheureusement noyée en tombant dans l’eau un soir, dans l’obscurité. Instant tristesse, forcément…

J’ajoute également que ces îles ne flottent pas librement sur la surface du lac, souvent balayées par le vent, il est nécessaire de les amarrer sur le fond grâce à des poteaux de bois plantés dans la vase.

Au fil des années, la population Uros diminua progressivement jusqu’à l’extinction même de la tribu au milieu du 20ème siècle, le dernier membre « officiel » de la tribu Uros, une vieille femme, s’éteignant en 1959.

Cependant, encouragés par le gouvernement péruvien,  les indiens Aymaras reprirent à leur compte ce mode de vie sur le lac et entrevirent rapidement les bénéfices qu’ils pouvaient attendre du partage de cette culture avec les touristes qui arrivent en masse chaque année pour fouler du pied les îles « Uros », dont le nom de ses premiers habitants fût attribué aux îles elles-mêmes.

Véritable curiosités étonnantes, ces îles se visitent absolument, en dépit du folklore touristique un peu forcé
Véritable curiosités, ces îles se visitent absolument, en dépit du folklore touristique un peu forcé

 

Quel avenir pour les îles flottantes et leurs habitants ?

Cette visite des îles Uros, que j’ai faite moi même quelques fois, est étonnante et burlesque à la fois, tant les efforts déployés par les Aymaras pour contenter les touristes paraissent par moment bien trop artificiels.

D’ailleurs il est à noter que les îles que vous visiterez lors de votre voyage sont en général réservées uniquement à l’activité touristique, leurs « habitants » retournant chaque soir sur d’autres îles, un peu plus loin, qui abritent leurs véritables habitations (identiques ceci-dit).

Les petites cahutes où vivent les Aymaras ne font pas plus de 8m2, en roseaux elles-aussi, et hébergent toute la famille. Les enfants ne quittaient le « domicile » familial qu’au mariage mais,  de plus en plus fréquemment, à l’adolescence pour aller faire leurs études dans la ville de Puno (ces îles sont à moins de 15 kilomètres de la ville péruvienne, véritable porte d’entrée pour le lac).

Bien entendu, il n’est pas rare que ces enfants ne veuillent plus revenir vivre sur ces frêles îles de paille après avoir connu les joies de la vie en ville et de la « civilisation ». C’est un réel problème pour les parents qui ont beaucoup de mal à retenir leur descendance et perpétuer ce mode de vie peu ordinaire et, avouons-le, quelque peu spartiate.

Comme me disait un ami péruvien originaire de Puno, même si les bénéfices touristiques sont énormes pour la région et pour les habitants de ces îles eux-mêmes, il est difficilement imaginable que ces îles et cette façon de vivre se perpétuent encore longtemps dans le futur.

C’est à la fois bien compréhensible que ces gens aspirent à plus de confort et en même temps bien dommage qu’une culture unique finisse inexorablement par disparaître un jour ou l’autre.

L'un des nombreux enfants qui peuplent les îles Uros, mais y resteront-ils comme leurs parents ?
L’un des nombreux enfants qui peuplent les îles Uros, mais y resteront-ils comme leurs parents ?

 

À propos de Romain Desailly
Toujours un appareil photo à la main, ce passionné de photographie et de vidéo aime à arpenter le monde pour chercher des réponses aux questions qu’il ne se posait pas avant de bourlinguer. Il est le co-créateur de ce guide voyage.

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